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Primo Levi. - Je suis arrivé à Turin le 19 octobre 1945, après trente-cinq jours de voyage: la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m'attendait. J'étais enflé, barbu, mes vêtements déchirés, et j'eus du mal à me faire reconnaître. Je retrouvais la vitalité de mes amis, la chaleur d'un repas assuré, la solidité du travail quotidien, la joie libératrice de raconter. Je retrouvais un lit large et propre, que le soir, avec un instant de terreur, j'ai senti céder mollement sous mon poids. Mais j'ai mis des mois à perdre l'habitude de marcher le regard au sol comme pour chercher quelque chose à manger ou à vite empocher pour l'échanger contre du pain, et j'ai toujours la visite, à des intervalles plus ou moins rapprochés, d'un rêve qui m'épouvante.
C'est un rêve à l'intérieur d'un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou au travail avec des amis, ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et peine ; et pourtant, j'éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation, précise d'une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et à chaque fois d'une façon différente, tout s'écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c'est le chaos ; je suis au centre d'un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l'ai toujours su: je suis à nouveau dans le Camp et rien n'était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n'était qu'une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui me poursuit et ma glace, j'entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu'un mot, un seul, sans rien d'autoritaire, un mot bref et bas ; l'ordre qui accompagnait l'aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté: debout, "Wstawac". |
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| Camon. - L'année même de votre naissance (1919), la parti national-socialiste était fondé en Allemagne et, en Italie, Mussolini créait les "faisceaux de combat": on dirait presque que votre vie a été marquée dès son apparition. Chez vous, dans votre enfance, parlait-on de ces choses? Y a-t-il eu une période de prévision, de pressentiment? Levi. - Vraiment, je dirai que non. Ma famille était une famille bourgeoise. Dans les années où je suis né - en Italie du moins -, on ne parlait absolument pas d'une mise à l'index des juifs. Mon père, qui avait travaillé longtemps en Hongrie et en France, avait eu des expériences, il savait ce que l'antisémitisme signifiait. Il avait assisté à la révolution de Béla Kun à Budapest, mais il m'en a peu parlé, très peu. Lui, en tant que bourgeois, était resté épouvanté par la tentative de Béla Kun, et même doublement épouvanté, parce que Béla Kun était juif et connu comme tel en Hongrie. En 1919, il avait publié une constitution des soviets. Mon père avait peur du communisme, peur de la réaction au communisme, et peur de la réaction au communisme juif. Quant aux faisceaux de combats fondés en Italie, tout compte fait, on en parlait assez peu. Je suis né et j'ai grandi dans un climat fasciste, quoique mon père ne le fût pas, il était hostile au fascisme pour des raisons superficielles: la mascarade, le défilé, le manque de sérieux lui déplaisait... Camon. - Des questions de goût? Levi. - Surtout des questions de goût. Mais j'ai parlé très peu de ces choses avec mon père, il y avait une trop grande différence d'âge entre lui et moi, et on ne se parlait pas beaucoup. Je crois que le souvenir de l'épouvante hongroise était encore vif en lui, ç'avait été une révolution sanglante. Béla Kun, plus tard, fut lui-même exécuté par Staline. Donc, des prévisions et des pressentiments, chez nous, vraiment je dirai que non, il n'y en pas eu: j'étais trop jeune, et mon père avait tendance à censurer tout. Il est mort en 1942... par bonheur pour lui, et pour nous, car il n'aurait pas pu survivre à ce qui est arrivé après. Camon. - Donc, s'il y eut un pressentiment, ce fut seulement une affaire de mois? Levi. - De quelques mois. Ce ne fut même pas un pressentiment: les choses étaient déjà là. Camon. - Vous aviez vingt-trois ans lorsque, en Allemagne, Hitler décida ce qui fut appelé la "solution finale". Un an plus tard, vous vous trouviez parmi les partisans dans le Val d'Aoste, vous avez été fait prisonnier et vous avez abouti dans un Lager. Cependant, vous y êtes arrivé en tant que juif, non en tant que partisan : si je me souviens bien, il y eut là un choix, c'est vous qui vous vous êtes fait connaître comme l'un plutôt que comme l'autre. Je rappelle ce détail, car il me paraît intéressant de pouvoir faire une comparaison entre les deux "fautes" : la "faute d'être juif" et la "faute" d'être partisan. laquelle était la plus dangereuse? Levi. - Oui, c'est moi qui me suit fait connaître comme juif. On prend rarement ses décisions conformément à la logique pure, et rarement pour une seule raison. J'ai été pris avec de faux papiers, manifestement faux : entre autres choses, j'étais censé être né à Battipaglia, et le milicien qui m'a capturé (et giflé) était de Battipaglia, ce qui m'a mis immédiatement dans une position difficile. On me suspectait d'être juif, le bruit en courait dans le Val d'Aoste. les miliciens qui m'avaient fait prisonnier m'ont dit : "si tu es partisan, nous te collons au mur ; si tu es juif, nous t'expédions à Carpi." Camon. - Ce fut donc un choix dicté par ces menaces. Levi. - Oui, mais il y entrait aussi un facteur de lassitude, car ils continuaient à me le demander et à me dire : "nous t'envoyons dans un camp de concentration et tu y resteras jusqu'à la fin de la guerre, en Italie ; nous, nous ne livrons personne aux Allemands." Et, finalement, il y eut un élément d'orgueil : une chose me déplaisait, l'idée que moi, exécrable partisan (je n'avais pas fait de service militaire, je ne savais même pas comment une arme était faite ; j'en avais bien une, mais je ne savais pas m'en servir : j'avais tiré un seul coup pour éviter de gaspiller les munitions), mais tout de même un partisan, j'étais un juif : donc, que les juifs aussi sont capables de se décider à se battre. Camon. Vous aviez donc une arme. Levi. C'était un petit revolver, tout incrusté de nacre, je ne sais même plus d'où il venait, à barillet, un tout petit barillet, bon pour tirer à cinq mètres. Je ne me rappelle plus qui me l'avait donné. D'ailleurs, la troupe que nous avions organisée était une des premières, et nous sommes tombés, je crois, dans la première opération de ratissage qui ait été faite dans toute l'Italie. J'étais donc tout à fait désarmé, même moralement : la "défense armée" ne faisait pas partie de mon univers. Beaucoup étaient dans mon cas. Seuls ceux qui ont fait leur apprentissage après sont devenus des partisans dignes de ce nom. Camon. - Mais les miliciens qui vous disaient : "si vous êtes juifs, nous vous envoyons dans un camp de concentration pour toute la guerre", est-ce qu'ils mentaient? Levi. - Je suis convaincu qu'ils étaient de bonne foi. Camon. - Donc, le drame arriva parce que ceux qui étaient maîtres de la situation changèrent, peut-on dire cela? Levi. - J'en suis convaincu. Et c'est arrivé lorsque nous étions à Carpi-Fossoli : nous étions aux mains des fascistes, qui ne nous traitaient pas mal : ils nous permettaient d'écrire, nous permettaient de recevoir des colis, ils nous juraient sur leur "foi de fasciste" qu'ils nous garderaient là jusqu'à la fin de la guerre. Camon. - Ensuite, vous avez été remis aux Allemands. Nous nous trouvons placés ici devant la question à laquelle il me semble qu'on n'a pas répondu de façon claire, même dans les livres de témoignages : pourquoi les Allemands éprouvaient-ils une aversion aussi violente envers le juif? Il ne s'agit pas là d'un fait politique, ni même d'un fait économique. Il y a quelque chose de plus profond. Levi. - Ah! c'est une question terrible, à laquelle je ne puis répondre qu'en partie. D'abord, je suis obligé de répondre en contestant les termes, car il n'est pas exact de dire que "les Allemands" éprouvaient cette haine qui est raciale. Ils l'ont éprouvée après quelques années de régime nazi. La question débouche donc sur une autre question : pourquoi les Allemands ont-ils accepté Hitler? J'ai lu beaucoup de livres, dont certains dus à des historiens illustres, et je trouve que tous ont baissé les bras devant ce problème, celui du consentement, du consentement massif de l'Allemagne. Il faut tout de même le dire. Ceux qui ont refusé Hitler, on peut simplement dire qu'ils ne l'ont pas accueilli avec enthousiasme. Or, accepter Hitler c'était accepter aussi le programme de son antisémitisme. Le problème est là. Camon. - En effet, chez eux, il n'y a pas eu de forte résistance, après non plus, au nazisme triomphant. Je veux dire : une résistance au sens italien du mot.
mais ils se combinaient mal, et, de plus, communiquaient mal entre eux. Il est probable que s'il n'y a pas eu une résistance dans notre sens, c'est aussi parce que c'était un pays policier modèle. Je ne sais pas si vous connaissez ce très beau livre de Fallada, Chacun meurt seul. En le lisant, on comprend ce qu'était l'Allemagne de cette époque. Fallada était un antinazi, il avait déjà écrit Petit homme, grand homme. Mais nous sommes peut-être en train de nous éloigner du sujet. Camon. - Non, nous sommes au cur du problème. Il ne s'agit pas d'expliquer un détail du comportement allemand au temps du nazisme, mais ce comportement tout entier, en général. Et non un moment de l'Histoire des Allemands, mais une longue ligne directrice, qui traverse leur mythologie, leur conversion - Freud les définissait comme "mal baptisés", leur luthéranisme, leur sens de la rédemption et de la perdition... Levi. - Si vous le permettez, je ne partage pas cette interprétation. Les Allemands du temps
Levi. - Je suis tout à fait d'accord, cela me paraît une distinction parfaite. |
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Camon. - Ce long entretien avec Primo Levi eut lieu au cours de plusieurs rencontres, et le texte en fut entièrement relu par lui en 1986, un dimanche de la fin mai. L'échange de conversations au téléphone et, plus rarement de lettres, continua jusqu'à la semaine même de sa mort. Sa dernière lettre (datée du 8 avril 1987) me parvint même deux ou trois jours après celle-ci, et elle était tellement pleine de projets, de souhaits, d'attentes, qu'elle me semble inconciliable avec une intention quelconque de disparaître et d'en finir. Cette lettre m'a laissé la conviction que la mort de Primo Levi fut un accident, ou que, si elle fut voulue, cette volonté n'entrait d'aucune façon dans un système, et n'avait pas la forme d'un projet : elle restait, elle aussi un accident, et rien de plus. D'ailleurs, dans nos conversations, nous nous étions trouvés plus d'une fois devant le problème de la névrose et de la dépression, et Levi avait toujours cru pouvoir dire qu'en général, il n'en était pas affecté. La méthode suivie pour fixer le principe de ces entretiens était très simple. Je commençai par préparer une série de demandes, de questions, de problèmes, en veillant à ce qu'ils se rapportent à l'uvre et à l'existence entières de Primo Levi : c'était le "synopsis" qui devait guider et scander notre dialogue, tel que je le prévoyais. C'était la série de "questions" que j'aurais du affronter si j'avais écrit un profil critique de Primo Levi. A lui de la contrôler et de la compléter comme il le voulait, avec les questions qui, s'il avait voulu écrire un autoportrait critique, lui auraient semblé inévitables. C'est ce qui fut fait, et ses précisions et ses ajouts furent nombreux. Nous étions d'accord pour que notre conversation utilise ces indications comme des repères de principe, avec l'entière liberté pour lui de s'engager dans toutes les directions où le dialogue, en se développant, le pousserait. Il était entendu que nous nous reverrions à plusieurs reprises. Le texte final de l'interview serait contrôlé par lui, sur le dactylogramme, et corrigé ou modifié comme il l'entendrait. Les choses se déroulèrent ainsi, et la version définitive de notre dialogue porte, de la main de Primo Levi, une quantité considérable de modifications, qui figurent toutes ici, sans exception. Primo Levi était un merveilleux interlocuteur : précis, scrupuleux, avec de fréquentes et pertinentes associations de souvenirs. La première de nos rencontres, celle qui dessina la structure et une bonne part du déroulement de ces entretiens, eut lieu en 1982. La dernière, ainsi que je l'ai dit, en 1986, un dimanche de la fin mai. Quelques mois donc, moins d'une année, avant sa mort. Toutes nos rencontres eurent lieu à Turin. La première à l'hôtel Palace, en face de la gare. La dernière chez lui. Les autres, dans des restaurants du quartier. Levi tenait à ce que rien ne vînt troubler la paix de son foyer, c'est pourquoi il avait voulu, pour notre première rencontre, que nous prévoyions longue et laborieuse, se rendre auprès de moi. Je l'attendais dans la rue, devant l'hôtel. Il arriva, petit, blanc, aimable. Il voulut que nous entrions tout de suite à l'hôtel et que nous commencions l'interview dans un coin isolé. Il avait les cheveux et la barbe blancs, la barbe plus que les cheveux. Il avait un regard un peu ironique et un sourire légèrement malicieux. Une intelligence très ordonnée, avec des souvenirs précis, détaillés. A un certain moment, il prit le feuillet portant mes questions et, sur le verso, traça un plan schématique d'Auschwitz : avec le Lager central, les camps annexes, et les nombres respectifs de prisonniers Il parlait d'une voix basse, parfaitement unie : donc, sans rancur. Je me suis souvent interrogé sur la raison de cette modération, de cette douceur. L'unique réponse qui me vient aujourd'hui encore est celle-ci : Levi ne criait pas, n'insultait pas, n'accusait pas, parce qu'il ne voulait pas crier, il voulait beaucoup plus : faire crier. Il renonçait à sa propre réaction en échange de notre réaction à tous. Son raisonnement portait sur la longue durée. Sa modération, sa douceur, son sourire, qui avait quelque chose de timide, de presque enfantin, étaient en réalité ses armes. |